Nargis - The Art of Selection and Making

May 2026, Iryna Belan

L’Art de la Sélection et de la Création

Il y a quelque chose de radicalement silencieux dans la manière dont Ariane van Dievoet aborde le design. À première vue, ses œuvres semblent sobres – composées de vestiges de pierre, de bois rejeté et de miroirs brisés – mais derrière cette retenue se cache une philosophie délibérée et profondément engagée : rien n'est vraiment gaspillé ; c'est simplement de la matière attendant une seconde vie. Une designer belge qui a fondé son studio, AVANDI, à Brooklyn en 2014 avant de retourner à Bruxelles, Ariane a progressivement construit une pratique qui se situe à l'intersection du design “collectible” et de la durabilité. Bien avant que le design circulaire ne devienne une conversation mondiale, elle expérimentait déjà la réutilisation, développant des collections à partir de restes industriels et de débris de construction, les transformant en objets qui semblent à la fois intemporels et précis. Ses pièces ont été exposées lors d'événements majeurs, dont la Milan Design Week, la Dutch Design Week et Collectible Brussels, où son travail se distingue par son honnêteté matérielle et sa clarté architecturale. Mais l'influence de van Dievoet va au-delà des objets eux-mêmes. En 2023, elle a cofondé la galerie Augusta Gallery à Bruxelles avec sa sœur Lara, créant une plateforme dédiée au design durable et expérimental. Ce qui définit son travail, ce n'est pas seulement son esthétique, mais aussi son attitude : un refus de séparer la beauté de la responsabilité.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours ? J'ai été formée en tant qu'architecte d'intérieur, d'abord au Chelsea College of Art à Londres, puis à la Rhode Island School of Design à Providence, aux États-Unis. Pendant mes études, j'étais plus intéressée par la création d'objets, donc dès ma graduation, je me suis orientée vers le design de produits et de meubles. J'ai commencé ma carrière à New York, où j'ai travaillé pour d'autres designers et ouvert mon propre studio peu après. À l'époque, je ne me concentrais pas autant sur la réutilisation des matériaux qu'aujourd'hui. Je travaillais sur des petits objets produits en série, en collaboration avec des fabricants basés aux USA.

Comment votre retour en Belgique a-t-il changé votre approche du design ? Je suis revenue en Belgique en 2019. Une fois sur place, j'ai réalisé que je ne voulais pas ajouter quoi que ce soit de nouveau à ce qui existait déjà, mais je voulais tout de même créer. En même temps, je travaillais sur quelques projets d'architecture d'intérieur et j'ai constaté la quantité de déchets dans le monde de l'architecture. Alors, je me suis dit : "Il y a tellement de chutes, tellement d'excédents dans l'architecture – je peux utiliser ces matériaux pour créer quelque chose et faire partie de la solution." J'étais particulièrement intéressée par les pierres car c'est un matériaux difficile à retravailler si l'on n'a pas les outils. La pierre circulaire est facile à trouver, mais on ne sait généralement pas quoi en faire. Alors, j'ai commencé une collaboration avec Obumex.Ils créent des cuisines et intérieurs haut de gamme et sur mesure. Pour cette collaboration, j'ai utilisé différentes chutes de chez eux pour créer une collection à présenter dans leur showroom. Comme je savais qu'ils utilisaient beaucoup de pierres, j'ai montré de l'intérêt pour cette matière et ils m'ont donné le contact de leur producteur car c’est là que se trouvaient les chutes.

Les questions environnementales sont-elles très importantes pour vous en tant que galeriste ? Jouent-elles également un rôle significatif dans votre travail de designer ? Elles sont importantes pour la galerie parce qu'elles l'étaient d'abord pour moi en tant que designer. Je pense qu'en tant que designers nous avons la responsabilité de réfléchir à la fin de vie de nos produits. Cela est encore plus vrai lorsque vous produisez de grandes quantités, car votre design peut avoir un grand impact sur ce que l’on crée. Je pense également que lorsque vous créez des séries plus petites, voire des pièces uniques, vous pouvez influencer le marché. Tout comme les petites marques de mode peuvent influencer le marché, les grandes marques peuvent aussi devenir plus durables. Je crois que c'est la même chose dans le monde du design. Nous pouvons montrer ce qui est possible et collaborer avec des architectes et des architectes d'intérieur pour les aider à créer quelque chose de plus durable pour leurs clients, souvent en utilisant des matériaux naturels ou recyclés. Oui, cela a vraiment commencé par ma propre pratique.

Quand avez-vous commencé votre activité de galeriste ? Nous avons décidé de monter une galerie avec ma sœur en 2023. Nous voulions amplifier cette approche car nous remarquions de plus en plus de designers qui utilisaient de matériaux recylés ou naturels de manière circulaire. Il y avait quelques expositions sur le sujet, mais pas beaucoup de galeries. On pourrait penser que le but est d'avoir des expositions, mais les designers ont aussi besoin de vendre leur travail. Par conséquent, nous voulions proposer un lieu où les gens pourraient non seulement admirer mais aussi acheter ce qui leur était proposé, comprendre le coût et en apprendre plus sur les différentes possibilités. C'était l'origine du projet, et Augusta se trouve dans une maison qui appartenait à nos grands-parents. Nous avions l'espace, et plutôt que de le garder comme mon showroom, nous voulions y inviter d'autres créateurs. L'idée était de partager cet espace et de montrer les possibilités et les solutions, car les designers trouvent des tas de manières d'utiliser ce qui peut être vu comme des déchets. Je voulais souliger cela et montrer que le design circulaire pouvait être haut de gamme.

En tant que journaliste, je travaille en tandem avec un rédacteur en chef. Ressentez-vous quelque chose de similaire dans votre double rôle – en tant que designer et galeriste – où vous pouvez reconnaître une création comme forte sur le plan artistique, même si elle ne se vend pas ?

Je pense qu’il y a une intersection, car je ne suis absolument pas une galeriste traditionnelle issue du monde de l’art ou formée en l’histoire de l’art. Je viens du monde du design, donc au début, il s’agissait davantage de l’envie d’exposer, de rassembler les gens, et bien sûr, de vendre. Je crois que mon expérience de galeriste m’aide à appliquer, dans mon design, au moins une partie de ce que je vends. C’est la même chose avec la galerie. Donc, au lieu d’agir comme deux personnes différentes, j’essaie depuis le début d’être les deux à la fois. Avant de lancer la galerie, j’avais déjà participé à beaucoup d’expositions et foires, donc j’ai essayé de m’appuyer sur cette expérience. Mais cela semble parfois étrange de porter ces deux casquettes.
Je pense que c’est parce que je me sens davantage designer que galeriste. J’aime être proche des designers, comprendre leurs questionnements et leur réflexion. Bien sûr, je ne conçois pas avec eux, mais lorsque je travaille sur une exposition, je peux faire des suggestions dans le cadre de la présentation globale. Je veux que cela ressemble davantage à une collaboration qu’à une hiérarchie. J’aime aussi tester différentes choses et offrir des opportunités aux designers. Je pense que plus on offre d’opportunités à un designer, plus on a de chances d’aboutir à quelque chose de significatif. Je veux leur donner plus de liberté plutôt que de chercher à plaire à tout le monde, ce qui peut être très limitant.

Vous présentez vos nouvelles pièces à Collectible Brussels. Quelle est la différence majeure entre ces objets et vos travaux précédents ? Je pense que mon travail actuel est davantage une continuation de ce que j’ai créé précédemment. Depuis 2019, je me concentre sur la pierre et le bois. Cela a commencé à plus petite échelle, en me concentrant sur des objets comme les miroirs. Aujourd’hui, j’essaie de trouver différentes solutions pour assembler la pierre et le bois et créer des éléments de plus grande taille, en fonction de ce que je parviens à me procurer. Parfois, je cherche des petits morceaux et je finis par en trouver de plus grands, et inversement. Il arrive souvent que j’aie une idée en tête en allant récupérer des pierres chez un fabricant, mais une fois sur place, ma vision évolue : ce que je trouve influence ce que l’objet deviendra.